Première opinion : le conformisme est obligatoire
Ce conformisme est obligatoire. Tel est l’avis de ’Abdoul-Wahab ach-Cha’rani [1], al-Qaffâl al-Marwazi et d’autres [2].
Ceux qui ont adopté une telle position estiment que celui qui prétend s’affilier à une école, parce qu’il a la conviction de la probité de cette école et l’a préféré à d’autres, se doit d’appliquer, en raison de son adhésion, ses règlements.
La raison pour laquelle l’obligation de conformisme a été imposée, est d’éviter que le commun des musulmans ne s’égare à émettre des interprétations erronées des références scripturaires, soit par méconnaissance de la langue et de la rhéthorique arabes, soit par manque d’érudition de l’ensemble des récits prophétiques et de la validation de leurs contenus, soit par manque de rigueur d’analyse des textes. L’imposition du conformisme empêche donc de tomber dans des aberrations, du fait de l’incapacité de la masse à élucider les lois implicites contenues dans le saint Coran et le corpus de hadith, et dont la déduction repose sur des principes sur lesquels les légistes eux-mêmes divergent !
Deuxième opinion : le conformisme n’est pas obligatoire
Ce conformisme n’est pas obligatoire. Tel était l’avis de Omar Ibn Abdil- Aziz, al-Qassim Ibn Mouhammad, Soufian ath-Thawri, l’imam Abou Hanifah, l’imam Malik, al-Layth Ibn Sa’d, l’imam ach-Chafi’i, ses élèves Isma’ïl Ibn Yahya al-Mazini et l’imam Ahmad Ibn Hambal, de la majorité des savants postérieurs chafi ites et hambalites [3], de Ibn Hazm et bien d’autres encore (qu’Allah leur fasse miséricorde).
Les partisans de ce deuxième groupe divergent quant à la pertinence de tous les avis juridiques.
Tous les avis se valent-ils ?
- thèse
Le dogme de certains théologiens est que tous les avis juridiques se valent. De même, les Compagnons (qu’Allah les agrée)émettaient des opinions différentes en matière de législation, lorsqu’ils ne trouvaient pas de réponse à leurs questions dans le saint Coran ni dans le hadith. Cette ouverture d’esprit était de cours en leur temps, et elle s’était perpétuée après eux au sein de ceux qui avaient appris d’eux la religion. Or, il est établi que les Compagnons (qu’Allah les agrée) étaient dans le droit chemin et n’étaient point égarés. Il est rapporté du Prophète (que la bénédiction et la paix soient sur lui) qu’il a dit au sujet du parti qui sera sauvé du feu :
« c’est celui qui est sur la même voie que celle sur laquelle mes compagnons et moi nous demeurons » [4].
Et selon un hadith dont la chaîne de transmission est peu fiable, il aurait dit :
« tout ce qui vous a été révélé du livre d’Allah, sa mise en pratique est obligatoire. Point d’excuse pour celui qui le délaisse ! S’il n’y a rien dans le livre d’Allah, alors mon enseignement vous est suffisant. Et s’il n y a rien dans mon enseignement, il reste ce qu’ont dit mes Compagnons, car mes Compagnons sont comme les étoiles dans le ciel : peu importe laquelle vous prendrez pour vous diriger, vous serez toujours bien guidés. Et les divergences de mes Compagnons sont une miséricorde » [5].
Celui qui suivrait n’importe lequel de leurs avis sur un sujet d’ordre théologique, voire juridique, ne s’égarerait point. En d’autres termes, il est forcément dans le droit chemin. Telle était la conception de Omar Ibn ’Abdil- Aziz, al-Qassim Ibn Mouhammad et Soufian ath-Thawri.
- antithèse
Ibn ’Abdilbarr (qu’Allah lui fasse miséricorde) écrit à ce sujet :
« ce qui est obligatoire lors de la divergence des savants, est de vérifier les arguments de chacun dans le Coran, le hadith, le consensus ou par analogie avec les règlements déjà établis par ces trois-là, et les preuves ne manquent pas ! Maintenant, si les arguments de chacun se valent, il est obligatoire de choisir ce qui se rapproche le plus du sens du Coran et du hadith. Si malgré tout, rien de clair ne ressort de la recherche, il est obligatoire de ne rien choisir. La décision du choix d’une opinion plutôt qu’une autre doit être faite en toute certitude. Si quelqu’un est dans la nécessité d’œuvrer en fonction d’un avis, il lui est permis, pour lui seul, de se conformer précisément à un avis » [6].
Ibn Hazm (qu’Allah lui fasse miséricorde) écrit :
« lorsque les savants divergent ou quand l’un d’eux controverse un règlement quelconque, il est obligatoire de retourner à ce que dit le Coran et le hadith du messager d Allah (que la bénédiction et la paix soient sur lui) et à rien d’autre ! » [7].
Il part du principe que ce qui est interdit dans la religion a déjà été clarifié par Allah et son messager (que la bénédiction et la paix soient sur lui) ; par conséquent il n’est nul besoin des interprétations de qui que ce soit pour connaître le licite et l’illicite. Allah (que son nom soit sanctifié) a dit : « il est celui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre » [8]. ce qui veut dire que toute chose est à l’origine, permise. Il a dit aussi : « et il vous a vraiment détaillé ce qu’il vous a interdit » [9]. En d’autres termes, toute chose est autorisée, excepté ce que le Législateur suprême en personne a déclaré prohibé. C’est pourquoi Ibn Hazm dit ensuite :
« il est un devoir pour tout un chacun de rechercher la vérité autant qu’il le peut. Celui qui interroge au sujet de sa religion désire seulement connaître ce qu’Allah lui a ordonné dans cette religion. Il lui est donc obligatoire s’il est le plus ignorant des hommes, de demander à la personne la plus érudite en son endroit, au sujet de l’enseignement du Prophète (que la bénédiction et la paix soient sur lui). Lorsqu’il a trouvé cette personne, il la questionne. Quand l’autre lui a répondu, il lui demande : « est-ce ainsi qu’ont dit Allah et son messager (que la bénédiction et la paix soient sur lui) ? ». S’il dit oui, il prend sa parole en considération et la met en pratique. Par contre, s’il répond : « c’est mon avis » ou « c’est un raisonnement analogique » ou « c’est l’avis d’untel » et lui mentionne un Compagnon, un disciple de Compagnon ou un légiste, qu’il fasse partie des Anciens ou de ceux qui leur sont postérieurs, ou se tait, ou lui dit « je ne sais pas », il ne lui est pas permis de suivre sa parole, mais il doit demander à autrui » [10].
Nécessité ne fait pas loi.
Par conséquent, non seulement le conformisme à une institution du droit n’est pas obligatoire au dire de ces deux érudits, mais il est aussi proscrit ! Cependant, Ibn Abdilbarr (qu’Allah lui fasse miséricorde) est plus souple qu’Ibn Hazm (qu’Allah lui fasse miséricorde), en permettant à un individu qu’il se conforme à un décret sans en connaître la probité, quand il demeure malgré tout, incapable de se forger sa propre opinion. En fin de compte, le conformisme peut s’avérer une nécessité, mais il semble difficile de l’envisager comme une obligation religieuse.
